Important cabinet d’époque Louis XIII

Important cabinet d’époque Louis XIII

Bati de chêne, sapin et noyer. Ébène et placage d’ébène.

Placage de palissandre et Amaranthe. Miroirs au mercure. Huile sur panneau

Piétement d’origine

Paris, Vers 1635-1640

H 189 cm L 155 cm P 58 cm

Ce grand cabinet Louis XIII sur son piètement est un exemple tout à fait caractéristique du travail des ébénistes parisiens pratiquant de nouvelles techniques venant de l’étranger par l’intermédiaire de « menuisiers en ébène » originaires principalement d’Allemagne et des Pays-Bas, mais aussi d’une phase de l’histoire du mobilier par sa forme et sa fonction.

Ce meuble se compose de deux parties distinctes : un corps supérieur formant cabinet et un piètement à colonnes.

Le corps supérieur est couronné d’une corniche saillante à moulures, qui surmonte une frise rectangulaire sculptée en bas-relief. Celle-ci déploie un riche décor représentant un défilé de créatures marines et mythologiques séparé par un motif axial. On y aperçoit des divinités ou des nymphes marines probablement liées au triomphe d’Amphitrite ou de Neptune chevauchant des monstres marins, des dauphins fantastiques et des tritons.

La façade est fermée par deux grands vantaux richement sculptés. Chaque porte présente un grand panneau octogonal central encadré par des motifs guillochés ou moulures ondées.

Au centre de ces octogones se trouvent des bas-reliefs complexes sculptés en fort relief représentant des scènes mythologiques. Il s’agit ici des triomphes de Neptune et Amphitrite. D’un côté, Neptune, dieu de la mer, debout au centre et représenté sous les traits d’un jeune homme, tenant fermement son trident et un globe fleurdelysé, domine les flots aux côtés de créatures marines. De l’autre, Amphitrite, néréide et épouse de Neptune, dans une posture dynamique est entourée de tritons.

Les compositions, traitées avec un grand relief et un modelé soigné, forment le point focal du meuble. Les panneaux rectangulaires environnants sont ornés de feuillages d’acanthe et de rinceaux sculptés, tandis que les fonds sont couverts d’un décor gravé de rinceaux, de feuilles et de motifs végétaux, jouant sur les contrastes de reflets de l’ébène.

L’intérieur révèle un riche décor : douze tiroirs, dont les fronts gravés de rinceaux et d’animaux, tels léopard, chiens ou chimères, sont encadrés de moulures ondées, et derrière deux vantaux au centre une niche en trompe-l’œil architectural. Elle est flanquée de colonnes torses dorées et ornée d’une marqueterie de sol en damier. Au fond, un panneau peint représente la Justice avec ses balances et son glaive. Derrière les deux panneaux latéraux se cachent une série de deux fois quatre tiroirs secrets.

Les contre-vantaux portent des marqueteries en étoile rayonnante, en noyer, bois clair et ébène.

Le corps repose sur un plateau-socle à moulure débordante, qui abrite une ceinture ouvrant par tiroirs. La façade de ceinture, divisée en travées par des montants moulurés, est ornée de rinceaux feuillagés gravés et munie de boutons de tirage tournés.

Le piètement original présente un dispositif de douze colonnes, six en façade et six à l’arrière, à fût légèrement galbé, à base et chapiteau moulurés, reposant sur des dés à décor ondés et reliées par une entretoise en cadre. L’ensemble repose sur des pieds boules aplaties.

Cet important cabinet de la famille restreinte des grands cabinets d’ébène est le meuble français le plus emblématique de la première moitié du XVIIe siècle. Ce type de cabinet d’ébène est notamment présent au musée du château de Fontainebleau ou au musée du Louvre, au Metropolitan Museum of Art de New York, au Rikjsmuseum d’Amsterdam, au château de Windsor ou encore au Museum of Fine Arts de San Francisco.

Ces cabinets sont au XVIIe siècle très appréciés de la grande aristocratie française. Le Cardinal Mazarin compte en effet dans sa collection plusieurs cabinets en ébène comprenant principalement des décorations d’ivoire. Nicolas Fouquet, lui aussi, a dépensé une partie de sa fortune pour s’offrir ces pièces emblématiques.

C’est à partir du XVIe siècle qu’on voit apparaître en Europe l’utilisation de l’ébène pour des pièces uniquement de petite taille, étant donné la rareté et la difficulté à travailler cette essence.

Grâce à l’édit de tolérance de Nantes instauré en 1598 par Henri IV, les menuisiers flamands et allemands de confession protestante s’installent à Paris. Ils importent alors leur savoir-faire à partir du début du XVIIe siècle ainsi que la technique du placage dans la fabrication des meubles français réalisés jusqu’alors en bois massif. L’utilisation de l’ébène et la technique de placage font alors naître le terme « ébéniste » et constituent un jalon primordial des arts décoratifs en France.

Ce meuble emblématique offre un contraste saisissant entre le placage de feuilles d’ébène en façade donnant un aspect austère et le théâtre intérieur, vif, coloré et dynamique. Ces théâtres sont savamment composés de marqueterie d’ivoire, de bois coloré, de palissandre, d’os, de miroirs mais aussi de peintures.

Servant à l’origine à renfermer papiers importants et objets précieux, ces cabinets restent principalement des meubles d’apparat et spécialement pour ceux de grandes dimensions. En effet, d’autres cabinets de plus petites dimensions apparaissent par la suite.

Il est important de noter que les reliefs des scènes principales des cabinets d’ébène sont sculptés par les ébénistes à partir d’inspirations décoratives en vogue à leur époque. 

Les gravures constituent la source d’inspiration majeure de décoration mais elle n’est pas la seule. C’est également le cas des tapisseries ou des plaquettes de bronze. Les scènes mythologiques et religieuses sont prépondérantes. Les gravures ont des origines variées avec des estampes françaises, italiennes et flamandes. On peut par exemple citer les plus célèbres : Nicolas Chaperon, Michel Dorigny, Antonio Tempesta…

On remarque également une proximité chronologique étonnante entre la date d’édition des illustrations et la réalisation des panneaux d’ébène à partir des dites illustrations. Les amateurs de cabinets d’ébène suivaient donc l’actualité littéraire et artistique. On sait que les ébénistes modifiaient les compositions originales pour adapter des formats parfois rectangulaires à un format circulaire.

Les représentations de Neptune et Amphitrite sont alors bien sûr tirées de modèles gravés.

On peut les rapprocher des estampes réalisées d’après des modèles du peintre Michel Dorigny (1616-1665). 

L’iconographie d’Amphitrite est peu répandue dans l’art grec mais elle devient une figure très appréciée aux époques classiques à partir du XVIIe siècle. On trouve également cette représentation d’Amphitrite et de Neptune sur leur char marin dans des estampes du graveur néerlandais Hendrik Goltzius au début du XVIIe siècle.

Cette iconographie des dieux marins en triomphe est également présente dans le Triomphe de Neptune par Nicolas Poussin (1594-1665) daté 1635-1636 et conservé au Museum of Art de Philadelphie.

Les deux grands tiroirs du haut sont sculptés de scènes aquatiques d’hommes luttant avec des monstres marins, de chevaux de mer et de Néréides qui forment le cortège de Neptune et font écho aux deux vantaux.

Cette ornementation océanique fantastique est aussi clairement inspirée des gravures de Michel Dorigny.

Ce répertoire iconographique aquatique symbolisait souvent la maîtrise des mers et la prospérité.

Daniel Alcouffe, co-auteur de l’ouvrage Un temps d’exubérance – Les Arts Décoratifs sous Louis XIII et Anne d’Autriche nous apporte des informations précises sur l’évolution de ces cabinets d’ébène au XVIIe siècle. L’historien de l’art distingue trois phases de création de ces cabinets :

– La première se situe entre 1630 et 1640 et est caractérisée par des formes géométriques simples sculptées à l’extérieur. Il précise également que c’est pendant cette phase qu’on fait surtout appel au décor peint. On parle d’alliance de la peinture et de l’ébénisterie.

– La seconde phase située aux environs de 1640 est caractérisée par des cabinets aux moulures ondées qui s’entrecroisent, avec des allégories aux quatre coins des vantaux.

– La troisième phase située approximativement vers 1645 – 1650 présente des formes plus complexes notamment des compositions architecturales en façade.

Nous pouvons donc placer ce cabinet à la fin de la première phase et donc une fabrication vers 1635-1640.

Philippe Vichot – 37 Rue de Lille, 75007 Paris – 0033 (0) 1 40 15 00 81 – philippe@vichot.com

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